La république des livres
blog de Pierre Assouline
Dire qu’il faut se rendre au fin fond du Texas pour se faire enfin une idée de ce que désigne au juste cette fameuse « exception française » dont nos discours sont pleins ! Ca se passait donc à la fin du mois de mars sous les auspices de la Texas A&M University, grâce à l’initiative du professeur Richard Golsan. Quelques deux cents universitaires venus des Etats-Unis, de France, du Canada, d’Australie et de Grande-Bretagne, spécialistes des « 20th and 21st- Century French and Francophone Studies » se retrouvèrent pendant trois jours en colloque pour se demander de concert ce que ladite exception pouvait bien avoir de spécifiquement français. La petite ville de College station, située à deux heures de route de Houston, ne devant son existence qu’à la présence de l’immense faculté dont elle est le rustique appendice, les participants se révélèrent d’un sérieux exemplaire. Les communications furent le plus souvent riches, passionnantes, discutées. Une fois n’est pas coutume diront les habitués de ce genre de réunion, en précisant que ceux-ci n’avaient guère le choix.
N’empêche que David Lodge n’y aurait pas trouvé d’inspiration à une suite de Un tout petit monde, son décapant roman sur les mœurs des universitaires lorsque les saisit le syndrome du congrès (appelons cela l’exception texane et n’en parlons plus). Bien que les ateliers fussent à dominante littéraires, l’histoire n’en était pas absente. Mais des quelques conférences prononcées à destination de l’ensemble des participants, outre celle de Susan Suleiman (Harvard) sur le glissement de statut de bourreau à témoin dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell, l’intervention d’Henry Rousso (IHTP/CNRS) fut des plus remarquées et commentées. Il est vrai que son intitulé était rien moins que provocateur : « A-t-on encore besoin des historiens ? ». Toujours utile de se poser sous cette forme ce genre de question, même si l’orateur s’en éloigne aussitôt pour ouvrir le compas. Cela nous rappelle à une certaine humilité. Et d’abord, avant de voir quel est son rapport actuel au passé, à quand remonte l’expression même d’ « exception française » ? Difficile à dire. Disons aux années 80. Celles de la publication des premiers tomes des Lieux de mémoire, une entreprise éditoriale et intellectuelle qui, selon son maître d’œuvre Pierre Nora, relevait parfaitement de l’exception française en raison de la place occupée par le souci de l’histoire dans l’imaginaire hexagonal. Autant dire : impossible à réaliser en dehors de la France. Ce que l’orateur s’est aussitôt employé à démentir par les faits (les Allemands et les Italiens en ont fait autant en la prenant pour modèle) et sur le principe même. Henry Rousso est convaincu que, pour peut que l’on ait l’esprit porté au comparatisme, ce que l’on croit spécifiquement français est le plus souvent européen. Comme si, au fond, l’exception française tenait surtout à « une perception imaginaire » que les Français ont d’eux-mêmes et de l’image de leur pays dans le monde. Il n’est que de se pencher sur la place qu’occupe le « Sonderweg » (la voie particulière) dans le légendaire des peuples germaniques ou de la « mission » dont les Américains se sentent investis. Même dans la repentance et la pénitence, dont il est pourtant fait chez nous une consommation abusive qui pourrait un jour nuire gravement à la santé, les Français ne sont pas si exceptionnels : l’image de Willy Brandt s’agenouillant en 1970 devant le monument du ghetto de Varsovie et les paroles du roi Juan Carlos demandant en 1992 aux juifs d’Espagne de pardonner leur expulsion du royaume sous l’Inquisition, sont antérieurs aux discours de Jacques Chirac sur la responsabilité de l’Etat dans la déportation sous Vichy. Alors exception, singularité ou exemplarité françaises ? Henry Rousso a démonté les paradoxes du « modèle français » (valeurs universelles) qui continue à se vouloir exemplaire tout en étant passé de « l’exception glorieuse à l’exception honteuse » (devoir de mémoire, lois mémorielles) quitte à transformer ses historiens en auxiliaires de justice. Jadis autorité, ils deviennent experts près les tribunaux. Une pente dangereuse. Pour éviter qu’elle soit une exception française, Rousso propose de « dénationaliser » la profession en la mondialisant, ce qui est somme toute logique puisque toute historiographie nationale se veut singulière. Il invite par exemple à ne plus présenter Robert Paxton comme « un historien américain » mais comme un historien tout court. Pareillement pour les autres. Qu’importe si le mythe de l’exception française n’y survit pas puisque de toute façon, il partait d’un postulat et non d’un constat.
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Parmi les commentaires
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En effet, l’exception française relève le plus souvent de la “perception imaginaire” que les Français ont d’eux-mêmes.On jette ainsi de façon élégante et commode, un voile pudique sur la réalité. Il suffit, par exemple, de juger la “France, patrie des droits de l’homme” (= perception) à l’aune de la politique africaine de la France (= réalité), pour que les masques tombent aussitôt. L’exception française est aussi un excellent produit d’exportation, comme le luxe, le vin ou les french doctors comme notre Kouchner, futur ministre des affaires étrangères. En 1939, les Français ont cru que la ligne Maginot allait arrêter les chars allemands. La déception fut grande mais cela n’a pas empêché par la suite de créer une ligne Maginot mentale (appelons-là la ligne Imaginot), supposée stopper net toutes les invasions étrangères, surtout celle qui ne correspondent pas à “nos valeurs” (et même le nuage de Tchernobyl, qui comme chacun sait s’est arrêté pile avant Mulhouse).
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L’exception française se voulait une arme pour se défendre contre les Américains, mais c’est devenu un carcan pour les Français eux-mêmes. Cela apprend à ne pas savoir l’anglais, et donc à lire les romans américains en traduction ; mais cela n’a pas réellement appris à lire les écrivains français. Il faut donc s’arrêter. Vu sous cet angle assez authentique, cela apparaît comme une catastrophe, non ?
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Pour en savoir plus
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Dire qu’il faut se rendre au fin fond du Texas pour se faire enfin une idée de ce que désigne au juste cette fameuse « exception française » dont nos discours sont pleins ! Ca se passait donc à la fin du mois de mars sous les auspices de la Texas A&M University, grâce à l’initiative du professeur Richard Golsan. Quelques deux cents universitaires venus des Etats-Unis, de France, du Canada, d’Australie et de Grande-Bretagne, spécialistes des « 20th and 21st- Century French and Francophone Studies » se retrouvèrent pendant trois jours en colloque pour se demander de concert ce que ladite exception pouvait bien avoir de spécifiquement français. La petite ville de College station, située à deux heures de route de Houston, ne devant son existence qu’à la présence de l’immense faculté dont elle est le rustique appendice, les participants se révélèrent d’un sérieux exemplaire. Les communications furent le plus souvent riches, passionnantes, discutées. Une fois n’est pas coutume diront les habitués de ce genre de réunion, en précisant que ceux-ci n’avaient guère le choix.
N’empêche que David Lodge n’y aurait pas trouvé d’inspiration à une suite de Un tout petit monde, son décapant roman sur les mœurs des universitaires lorsque les saisit le syndrome du congrès (appelons cela l’exception texane et n’en parlons plus). Bien que les ateliers fussent à dominante littéraires, l’histoire n’en était pas absente. Mais des quelques conférences prononcées à destination de l’ensemble des participants, outre celle de Susan Suleiman (Harvard) sur le glissement de statut de bourreau à témoin dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell, l’intervention d’Henry Rousso (IHTP/CNRS) fut des plus remarquées et commentées. Il est vrai que son intitulé était rien moins que provocateur : « A-t-on encore besoin des historiens ? ». Toujours utile de se poser sous cette forme ce genre de question, même si l’orateur s’en éloigne aussitôt pour ouvrir le compas. Cela nous rappelle à une certaine humilité. Et d’abord, avant de voir quel est son rapport actuel au passé, à quand remonte l’expression même d’ « exception française » ? Difficile à dire. Disons aux années 80. Celles de la publication des premiers tomes des Lieux de mémoire, une entreprise éditoriale et intellectuelle qui, selon son maître d’œuvre Pierre Nora, relevait parfaitement de l’exception française en raison de la place occupée par le souci de l’histoire dans l’imaginaire hexagonal. Autant dire : impossible à réaliser en dehors de la France. Ce que l’orateur s’est aussitôt employé à démentir par les faits (les Allemands et les Italiens en ont fait autant en la prenant pour modèle) et sur le principe même. Henry Rousso est convaincu que, pour peut que l’on ait l’esprit porté au comparatisme, ce que l’on croit spécifiquement français est le plus souvent européen. Comme si, au fond, l’exception française tenait surtout à « une perception imaginaire » que les Français ont d’eux-mêmes et de l’image de leur pays dans le monde. Il n’est que de se pencher sur la place qu’occupe le « Sonderweg » (la voie particulière) dans le légendaire des peuples germaniques ou de la « mission » dont les Américains se sentent investis. Même dans la repentance et la pénitence, dont il est pourtant fait chez nous une consommation abusive qui pourrait un jour nuire gravement à la santé, les Français ne sont pas si exceptionnels : l’image de Willy Brandt s’agenouillant en 1970 devant le monument du ghetto de Varsovie et les paroles du roi Juan Carlos demandant en 1992 aux juifs d’Espagne de pardonner leur expulsion du royaume sous l’Inquisition, sont antérieurs aux discours de Jacques Chirac sur la responsabilité de l’Etat dans la déportation sous Vichy. Alors exception, singularité ou exemplarité françaises ? Henry Rousso a démonté les paradoxes du « modèle français » (valeurs universelles) qui continue à se vouloir exemplaire tout en étant passé de « l’exception glorieuse à l’exception honteuse » (devoir de mémoire, lois mémorielles) quitte à transformer ses historiens en auxiliaires de justice. Jadis autorité, ils deviennent experts près les tribunaux. Une pente dangereuse. Pour éviter qu’elle soit une exception française, Rousso propose de « dénationaliser » la profession en la mondialisant, ce qui est somme toute logique puisque toute historiographie nationale se veut singulière. Il invite par exemple à ne plus présenter Robert Paxton comme « un historien américain » mais comme un historien tout court. Pareillement pour les autres. Qu’importe si le mythe de l’exception française n’y survit pas puisque de toute façon, il partait d’un postulat et non d’un constat.
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Parmi les commentaires
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En effet, l’exception française relève le plus souvent de la “perception imaginaire” que les Français ont d’eux-mêmes.On jette ainsi de façon élégante et commode, un voile pudique sur la réalité. Il suffit, par exemple, de juger la “France, patrie des droits de l’homme” (= perception) à l’aune de la politique africaine de la France (= réalité), pour que les masques tombent aussitôt. L’exception française est aussi un excellent produit d’exportation, comme le luxe, le vin ou les french doctors comme notre Kouchner, futur ministre des affaires étrangères. En 1939, les Français ont cru que la ligne Maginot allait arrêter les chars allemands. La déception fut grande mais cela n’a pas empêché par la suite de créer une ligne Maginot mentale (appelons-là la ligne Imaginot), supposée stopper net toutes les invasions étrangères, surtout celle qui ne correspondent pas à “nos valeurs” (et même le nuage de Tchernobyl, qui comme chacun sait s’est arrêté pile avant Mulhouse).
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L’exception française se voulait une arme pour se défendre contre les Américains, mais c’est devenu un carcan pour les Français eux-mêmes. Cela apprend à ne pas savoir l’anglais, et donc à lire les romans américains en traduction ; mais cela n’a pas réellement appris à lire les écrivains français. Il faut donc s’arrêter. Vu sous cet angle assez authentique, cela apparaît comme une catastrophe, non ?
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