jueves, enero 22, 2009

Les révoltés du travail

Manière de voir

Les invités-surprises
Mona Chollet et Pierre Rimbert

Quand l’économie comprime la société, parfois ça explose. Mais souvent, ça écrase. Des siècles d’expérience et des monceaux de théories n’y ont rien changé : la physique de la révolte obéit à une logique insaisissable. Le piston de la crise qui propulse dans les rues des foules hier encore assoupies agira ailleurs comme un pilon. Au mouvement irrésistible du Front populaire répond le coup d’assommoir des années 1980 ; au soulèvement des Argentins en 2001 contre la politique du Fonds monétaire international réplique l’apathie des salariés japonais englués dans la grande dépression des années 1990.

Nous y revoilà. L’économie américaine détruit les emplois par millions, les entreprises européennes rejettent leurs travailleurs ; le Japon replonge. En une décennie, les peuples des pays les plus industrialisés auront acquitté par trois fois le prix du capitalisme libéral : une première, par le laminage de leurs salaires mis en concurrence internationale ; une deuxième, par le financement public de plans destinés à sauver l’édifice bancaire mondial ; une troisième, en perdant leur poste afin qu’intervienne la restructuration de l’appareil productif et le rétablissement des marges.

Contrairement aux précédentes, la récession entamée en 2008 frappe simultanément – quoique en proportion décroissante – ouvriers et employés, ingénieurs, cadres et professions intellectuelles supérieures ; hier inattentifs aux tourments des salariés, les journalistes, par exemple, se soucient à présent d’une crise qui ne les épargne plus. En France, en Italie, en Grèce, des mouvements de jeunesse ont éclaté. Des échines naguère assouplies par les promesses de la promotion sociale se redressent. Piston ou pilon, de quel côté penchera cette fois le balancier ?

« La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de presque toute organisation sociale, n’a pas fini d’étonner tous ceux qui réfléchissent un peu », notait en 1937 la philosophe Simone Weil dans sa Méditation sur l’obéissance et la liberté. « Comme si, dans la balance sociale, le gramme l’emportait sur le kilo. » Cet apparent défi à la raison se manifeste avec une brutalité particulière au sein des entreprises. Là où le travail, alternativement trop intense et trop rare – surdosé pour les uns, rationné pour les autres –, dévoile sa double vérité. Celle, objective, de l’exploitation, d’autant plus identifiable que la tâche est rude, répétitive, réductible au seul salaire qu’elle rapporte. Celle, subjective, de l’accomplissement professionnel perçu par le salarié qui « s’investit » et trouve à l’atelier ou au bureau un statut, des copains, la trame d’une existence.

Or les deux aspects coexistent, le second masquant le premier. « Les travailleurs peuvent concourir à leur propre exploitation, observait Pierre Bourdieu, par l’effort même qu’ils font pour s’approprier leur travail et qui les attache à lui par l’intermédiaire des libertés, souvent infimes et presque toujours “fonctionnelles”, qui leur sont laissées (1). » Le management le sait. Il en joue. La fierté du travail exaltée par les discours politiques et patronaux n’est pas celle du mouvement ouvrier : l’une isole et fragmente ; l’autre intègre et rassemble.

Et puis il y a la force des fausses évidences. Quand le gramme paraît l’emporter depuis toujours sur le kilo, comment imaginer qu’il devrait un jour en aller autrement ? S’interrogeant sur la passivité des sidérurgistes allemands de la Ruhr qui, au début du XXe siècle, enduraient sans broncher la violence du labeur, le sociologue Barrington Moore notait que la plupart d’entre eux ne percevaient pas leur sort comme le produit d’une injustice. Mais comme une malédiction. Passer de l’obéissance à la possibilité même de la révolte exigeait donc, selon Moore, de « surmonter l’illusion de la fatalité (2) ». Tous les mouvements d’émancipation sont partis de là. Et, pour vaincre, tous durent affronter les marchands de sable qui font souffler partout le même sirocco : l’ordre social est imparfait mais irremplaçable ; l’améliorer passe par des solutions individuelles ; l’action collective conduit à l’uniformisation ou au goulag. Laissez-nous faire, occupez-vous de vous...

Au fond, quoi de commun entre des paysans japonais refusant d’être expropriés de leurs terres ; des cheminots entraînant dans leur sillage un pays entier contre la remise en cause de la sécurité sociale ; des syndicalistes sud-africains payant de leur vie leur engagement contre l’apartheid ; des féministes donnant autant de fil à retordre à leurs camarades grévistes qu’à leur employeur ; des chômeurs allemands passant une annonce dans le journal pour proposer à leurs semblables de s’entraider ; des ouvriers de Chicago occupant leur usine de portes et fenêtres jusqu’à faire plier patronat et banquiers ? Pas grand-chose, si ce n’est que tous ont su au cours des décennies écoulées jouer les invités-surprises dans une histoire qui se serait volontiers écrite sans eux.

(1) Pierre Bourdieu, « La double vérité du travail », dans Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997.
(2) Barrington Moore, Injustice : The Social Bases of Obedience and Revolt, Random House, New York, 1978.


I. Résistances improbables

Carotte ou bâton, management par la peur ou par la séduction, culpabilisation, chantage à la survie – relever la tête, c’est s’exposer à perdre son salaire ou ses allocations –, désignation de boucs émissaires – chômeurs, immigrés, fonctionnaires – sur lesquels détourner l’expression de sa colère et de sa rancoeur, abrutissement médiatique... Plus ou moins sophistiqués en fonction du contexte et du rapport de forces, les moyens ne manquent pas pour garantir la docilité des soldats de l’économie.

En général, ces moyens fonctionnent plutôt efficacement. Mais il arrive aussi qu’un grain de sable vienne bloquer les rouages de la machine à exploiter. L’analyse lucide du mécanisme dont on est le jouet, le refus de tolérer plus longtemps les abus que l’on subit déjouent les prévisions et subvertissent les conditions dans lesquelles ils prennent naissance : à propos du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 en France, Pierre Bourdieu parlait de « miracle social ». Aucun système, si désespérant et verrouillé qu’il paraisse, si vulnérables que ses victimes puissent sembler, ne peut se prémunir contre la menace d’un tel surgissement.

Rien d’étonnant si, depuis une bonne trentaine d’années, l’organisation du travail a visé la fragmentation des « ressources humaines » : dès lors que vous le laissez côtoyer de façon durable ses compagnons de galère, l’être humain manifeste une fâcheuse propension à s’entendre avec eux pour démultiplier ses forces et fomenter des révoltes.

L’issue de ces confrontations peut être tragique ; il arrive aussi qu’elle soit heureuse et débouche sur des améliorations tangibles. Dans tous les cas, ces failles dans l’ordre des choses marquent profondément les consciences, au point parfois de passer à la postérité. Le XXIe siècle se souvient encore d’un certain Spartacus et de son armée d’esclaves, dont l’épopée remonte à l’an 73 avant Jésus-Christ...

II. Luttes organisées

Améliorer l’ordinaire des salariés tout en préparant leur émancipation : à cette « double besogne, quotidienne et d’avenir », du syndicalisme révolutionnaire, définie en 1906 à Amiens, s’est peu à peu ajoutée une troisième tâche – celle qui consiste à défendre les conquêtes, et les emplois eux-mêmes. Les révoltés du travail s’étaient organisés, en Europe, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud, pour arracher les droits les plus élémentaires ; c’est « tous ensemble » qu’ils refusent qu’on les leur retire.

Décrié par les puissants, boudé par les salariés, le syndicat forme la dernière digue quand la tempête économique dépeuple bureaux et ateliers.

Si elle s’est faite plus discrète ces dernières années, la conflictualité au travail couve comme le feu sous la cendre. Ses formes évoluent, notent les chercheurs ; elle explose au nez de ceux qui diagnostiquent sa fin. Mais ces conflits ne s’inscrivent plus, comme autrefois, dans un système de valeurs largement partagé. La révolte est orpheline du projet de société qui la portait vers l’abolition du salariat.

Reconstruire un mouvement social impliquerait de mettre en lumière les intérêts communs de catégories sociales fragmentées – précaires, chômeurs, femmes, immigrés –, dont beaucoup demeurent les parents pauvres de la culture syndicale.

III. Nouveaux horizons

La grève est une école. On y entre d’abord avec appréhension, comme s’il fallait marcher dans le vide. Et, surprise, le sol ne se dérobe pas sous les pieds. L’ordre hier encore inaltérable se fissure, ses mirages se dissipent. Des idées, des pratiques, des formes d’organisation collectives, une chaleur, un avenir – la vie – s’y réinventent au quotidien : conseils ouvriers, congés payés, autogestion... Quand la puissance du groupe dépasse la somme des forces individuelles, tout paraît possible.

Le rêve d’une société égalitaire, dans laquelle le travail cesserait d’être une malédiction – soit parce qu’il respecterait les aspirations et la dignité de chacun, soit parce qu’il aurait été aboli –, n’a jamais cessé, en particulier depuis la révolution industrielle, de hanter les imaginations.

Que ce soit à l’échelle de quelques dizaines de personnes ou d’un pays entier, il arrive que ce rêve devienne réalité. Il connaît alors des fortunes diverses. Les expériences menées pendant la Commune de Paris en 1871, dans l’Allemagne de 1919, l’Espagne de 1936 ou le Chili du début des années 1970 ont été balayées dans le sang ; le système soviétique a dévoyé le sens du communisme dans le crime de masse.

Plus modestes, des projets alternatifs se développent. L’Ecosse, en 1999, profite de son autonomie vis-à-vis de la libérale Angleterre pour faire sa réforme agraire ; les petites communautés de Longo Maï restent fidèles aux idéaux de l’après-68. Tandis que s’étoffe la revendication d’un « revenu d’existence » découplé du travail.

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