lunes, noviembre 17, 2008

Le krach du libéralisme

Manière de voir

Le casino et le cantonnier
Laurent Cordonnier

Quelles que soient les mesures prises pour tenter de « contenir » les méfaits de la finance, comment nos sociétés pourront-elles tourner la page d’un « modèle de développement » qui avait couplé aussi savamment la dynamique de l’économie réelle (la production, la répartition des revenus, et la dépense ou l’utilisation des revenus) aux turpitudes de la finance déchaînée ? En l’espace d’une trentaine d’années, nos économies tout entières se sont mises à ressembler à ces villes thermales où la survie du cantonnier dépend étroitement de la prospérité du casino local… laquelle dépend en retour, à travers ses machines à sous, du vague à l’âme du cantonnier (éternel grugé de l’histoire).

Ce couplage ne sautait pas aux yeux. La finance semblait mener sa propre vie. Le public a même dû se demander, pendant un moment, en quoi une « crise financière » pouvait l’atteindre. Jusqu’à un certain point, la sphère financière a pu assurer sa propre clôture autour des dynamiques spéculatives qu’elle entretenait elle-même, créant un monde enchanté où tout semblait avoir été conçu pour que « ça » monte indéfiniment. La hausse des prix de l’immobilier servait de garantie d’emprunt à des banques ravies de prêter à des ménages qui n’avaient pas de quoi se loger (après deux siècles de progrès économiques ininterrompus !). Ces prêts eux-mêmes alimentaient la demande de logements et validaient les paris à la hausse des vendeurs de crédits hypothécaires à des emprunteurs sans moyens. La hausse des prix immobiliers offrait en même temps de nouvelles lignes de crédit aux ménages (à mesure que la valeur de leur logement augmentait) et soutenait leur consommation… au moment où la croissance des salaires souffrait de la domination de l’actionnariat sur l’entreprise.

A la Bourse, la hausse des cours alimentée par les rendements financiers exorbitants imposés aux grandes firmes cotées favorisait l’achat à crédit des entreprises, ce qui contribuait en retour à alimenter la hausse. Ces mêmes rendements prodigieux permettaient de dégager des liquidités surabondantes relativement aux projets d’investissements productifs qu’ils étaient censés financer… mais ne finançaient plus. Le surplus allait aux dividendes et aux rachats d’action, lesquels entretenaient vaillamment la hausse des cours. De la naissance à la mort, la vie des acteurs économiques paraissait emportée dans le tourbillon de la spéculation. Les chérubins de la finance s’endettaient au berceau de 200 000 dollars pour payer leurs études, en espérant se « refaire » en l’espace de quelques mois dans la salle des marchés de Lehman Brothers. Et, lorsque le Titanic sombra, ils lui firent cortège jusqu’au tombeau, précipitant la déroute de leur entreprise centenaire en pratiquant la spéculation à la baisse sur ses actions (ventes à découvert).

Durant toute cette phase du capitalisme, qu’inaugura la réhabilitation des marchés financiers au tournant des années 1980, la finance n’a jamais mené « sa propre vie ». Non seulement elle ne pouvait se développer qu’à la faveur d’un prélèvement gigantesque sur le produit du travail salarié, mais encore elle fournissait à ce système défiant les lois de l’équilibre de quoi tituber sans choir...

En l’espace d’une vingtaine d’années, la libéralisation des marchés financiers, le développement des fonds d’épargne collective et les règles de la nouvelle « gouvernance » ont entériné la domination des actionnaires et soumis les entreprises à des exigences de rendements financiers inouïes. L’investissement s’en trouva déprimé, cantonné à ses franges les plus juteuses. Et, tandis que sévissait la police des salaires, les conditions se mettaient en place pour que le « frein » ainsi serré sur la formation de la demande ne se retourne pas contre le mécanicien. L’investissement des entreprises et la consommation des salariés constituent les deux principaux piliers de la dépense totale dans l’économie ; leur atonie aurait pu nuire aux objectifs des actionnaires, en faisant baisser les profits. Mais, par une ruse dont l’histoire a le secret, la baisse de l’investissement des entreprises et de la consommation issue des salaires a été progressivement relayée par la consommation des copieux dividendes versés aux actionnaires et par les dépenses des ménages financées par endettement. Les profits réalisés sous d’autres tropiques et rapatriés par les grandes entreprises américaines et européennes ajoutaient un joli bonus.

La dictature des actionnaires fut le pivot de l’ordre économique de ces deux dernières décennies. La partie de la finance qui s’écroule aujourd’hui permettait en partie au système de survivre. La question reste ouverte de savoir si la pièce du puzzle qui vient de « sauter » fera bouger la pièce d’à côté... On peut toujours s’efforcer de faire voler un avion avec un moteur en moins. Il volera encore moins bien. Mais le but est-il d’arriver à bon port ?

I. Les armes de la finance

« Le monde de la haute finance, a pu écrire John Kenneth Galbraith, se laisse seulement comprendre si l’on a conscience que le maximum d’admiration va à ceux-là mêmes qui fraient la voie aux plus grandes catastrophes. » Réfléchissant aux causes de la Grande Dépression, l’économiste américain portait un regard sévère sur la spéculationboursière et sur l’inflation des actifs financiers. Aux dépens de l’une et de l’autre, le système de régulation mis en place à Bretton Woods en 1944 privilégiait la stabilité.

A l’aube des années 1980 et pendant près d’un quart de siècle, ceux qui « frayèrent la voie » à la mondialisation financière firent l’objet d’un véritable culte. Promettant un « nouvel âge » du capitalisme, ils forgèrent des instruments capables de « libérer » les échanges et les flux de capitaux. Ainsi, du Chili aux Etats-Unis, en passant par la France et le Royaume-Uni, la dérégulation, les privatisations et l’extension de la spéculation ont créé un monde centré sur les intérêts des actionnaires.

Nul ne put s’opposer efficacement à ces mesures. Car leurs promoteurs avaient aussi remporté la bataille des idées en discréditant toute autre politique ; et présenté la leur comme « la seule possible » après la chute du mur de Berlin. « Ils » n’étaient pas seulement des banquiers, des patrons, des économistes et des journalistes, mais aussi des hauts fonctionnaires et des politiques.

Telle est la singularité du néolibéralisme : avant d’être érigé en dogme par les institutions financières internationales et commissionné par l’Union européenne, le dépouillement de l’Etat fut organisé par les Etats eux-mêmes.

II. Des crises à répétition

Marché de la dette, produits dérivés, victoire des jeunes loups de la finance sur l’establishment du « vieil argent » d’un côté ; mise au pas du salariat, triomphe politique et idéologique des promoteurs du libre-échange de l’autre : telles sont les réponses néolibérales à la déstabilisation du monde de Bretton Woods par le flottement des monnaies et les chocs énergétiques.

Leurs partisans ne leur trouvent que des avantages : les profits des entreprises augmentent, l’inflation baisse, la Bourse flambe, l’abondance de liquidités favorise l’innovation technologique. Mais les adversaires de ce nouvel ordre objectent que la finance de marché a enclenché un véritable moteur à explosion. Explosion sociale, avec le chômage de masse. Explosion économique, avec le découplage progressif de la production et de la spéculation.

L’un après l’autre, tous les éléments du système craquent : la Bourse débridée, avec le krach de 1987 ; la banque déréglementée, avec la faillite des caisses d’épargne américaines ; l’immobilier spéculatif, avec l’explosion de la bulle qui, en 1990, plonge le Japon dans une décennie de marasme ; l’interdépendance, enfin, avec la crise du bath thaïlandais de 1997 qui contamine toute l’Asie du Sud-Est, la Russie, puis l’Amérique latine.

On mesure le degré d’hégémonie d’un système à sa disposition à persévérer dans l’erreur. Plus l’histoire donna raison aux détracteurs du néolibéralisme, plus ses apôtres affirmèrent la nécessité d’en étendre l’emprise. D’Enron à la bulle Internet, le moteur à explosion n’en finit pas de hoqueter... Jusqu’où ?

III. La reprise en main de l’économie

Soudain, économie de production et économie de spéculation se sont reconnectées. Celle de la caissière de Wal-Mart, si mal payée qu’elle s’endette au-delà du raisonnable pour acquérir un petit logement. Et celle du banquier de Wall Street, si avide de profits qu’il distribue à tout vent des crédits dont il dissémine le risque aux quatre coins de la planète. Poussés l’un vers l’autre par l’éclatement de la bulle immobilière, les deux fils ont fini par se toucher.

Depuis août 2007, le court-circuit fait disjoncter successivement tous les secteurs de l’économie mondiale. Après l’immobilier, les banques, puis le crédit, puis la Bourse, puis les entreprises. En bout de chaîne, la caissière de Wal-Mart verra son emploi menacé ; ses impôts effaceront l’ardoise du banquier de Wall Street.

En 1997-1998, le boulet d’une crise planétaire n’avait fait qu’effleurer les pays capitalistes avancés. Cette fois, l’embolie frappe le coeur du système. Elle soulève un double paradoxe. Le premier tient à l’abrupte volte-face des dirigeants libéraux. Que MM. José Manuel Barroso, Nicolas Sarkozy et George W. Bush, tous trois impliqués à leur niveau dans le désengagement de l’Etat, se concertent pour entériner la nationalisation des banques et la perfusion de milliards de dollars et d’euros dans le circuit économique peut surprendre. Ce serait oublier que le néolibéralisme ne se réduit pas à un mode d’accumulation financiarisée, par opposition au vieux capitalisme industriel. C’est aussi un mode de gouvernement qui assigne à l’Etat un rôle à la fois décisif et autoréducteur : fixer un cadre juridique à l’expansion de la concurrence « libre et non faussée » ; localiser et détruire les obstacles à la croissance, fussent-ils situés au sein même de l’administration ; amortir les chocs sociaux engendrés par les deux premières tâches. Une présence renforcée de l’Etat ne contredit donc pas le projet néolibéral, du moins tant que subsiste le libre-échange.

Reste le second paradoxe : par quel miracle de l’inertie politique les architectes du désastre – libéraux de droite ou de gauche – demeurent-ils aux commandes alors que les voix alternatives qui proposent des solutions restent inaudibles ?

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